Autobiographie
Suis-je un ou multiple ? C’est à cette question que j’ai voulu répondre en racontant mon parcours de vie de l’enfance à la maturité. Car je n’ai pas eu une vie mais plusieurs, non pas une vie linéaire, fluide et sans bavures, mais une vie éclatée en moments psychiques forts, spécifiques, avec des hauts et des bas, des creux et des bosses, des échecs et des réussites, des apprentissages disparates, une vie écartelée aussi entre aspirations élevées et contingences matérielles, entre abstrait et concret, entre ciel et terre, comme un corps-à-corps permanent entre l’esprit et le monde sensible.
La maison disposait d’un étage où mon père avait son bureau et mon frère sa chambre – ce qui permettait de surveiller le travail du soir et de contrôler ses allées et venues, car Jean-Pierre n’était pas toujours d’une assiduité exemplaire dans ses études. Une immense terrasse à ciel ouvert complétait l’étage avec bonheur: je me souviens d’y avoir vu le premier spoutnik soviétique, en octobre 1957, traverser la Voie lactée par une nuit magnifique. Cette Voie lactée qui balafrait le ciel de ses myriades d’étoiles, je l’ai rarement vue aussi belle depuis. J’y ai fait aussi mon apprentissage des constellations, mon repérage des galaxies, d’Andromède à la Grande Ourse, d’Orion à Cassiopée en passant par la Petite Ourse, avec une joie intérieure contenue mais réelle. Mes émois astronomiques datent de cette époque, de même que mon goût pour le vide intersidéral où je pouvais me projeter sans gêner personne et dans une autonomie absolue. Le ciel a toujours été pour moi un vecteur de rêve et d’accomplissement mental, loin des hommes et de leurs bassesses, loin des contraintes matérielles et des aléas de l’Histoire. Je ne savais pas encore qu’au cœur de notre Galaxie palpite un immense trou noir, comme un œil hypnotique qui règle nos destinées et nous prépare au néant.